Domagoj Mihaljević

Publié le 19 Décembre 2013

Crise en Croatie : pourquoi il ne faut pas que le FMI intervienne

 

Le ministre des Finances a récemment promis que la Croatie ne devrait pas faire appel à l’aide du FMI. Des propos qui se veulent rassurants au moment où le pays s’enfonce dans la crise, avec tous les indicateurs au rouge. Pour l’économiste Domagoj Mihaljević, c’est une bonne nouvelle au vu des résultats obtenus par la troïka dans les pays périphériques de l’UE. Explications.

 

 

Domagoj Mihaljević, membre de BRID, mouvement pour le droit des travailleurs et la démocratisation, diplômé de la Faculté d’Economie de Zagreb, préparant actuellement une thèse sur la dissolution de la Yougoslavie.


 

Novosti (N.) : Le ministre des Finances Slavko Linić a assuré que la Croatie ne devrait finalement pas faire appel au FMI. Quels arrangements pourrait-on néanmoins passer avec le FMI si la crise se poursuit ?

Domagoj Mihaljević (D. M.) : Selon le rapport de la délégation du FMI qui est venue en Croatie début novembre, on peut s’attendre à un durcissement de la situation. Les représentants du FMI sont satisfaits des progrès dits d’ajustements structurels et soutiennent le gouvernement dans son processus de privatisation, dans ses efforts à rendre plus flexible la législation du travail, à réduire les incitations à la retraite anticipée, à restructurer les entreprises publiques, bref, sur toutes ses actions poussant l’économie un peu plus chaque jour dans l’abîme. Ils demandent également à ce que le gouvernement continue à accélérer la réforme des retraites et à renforcer un climat entrepreneurial. En d’autres termes, l’emploi sera encore plus incertain, et s’il existe, encore plus mal payé. La durée de cotisation pour la retraite va augmenter, retraites dont s’occupent les spéculateurs financiers. Le capitalisme à grande échelle sera favorisé grâce à des allégements fiscaux et des subventions.

 

 

N. : Selon les dernières nouvelles, la Commission européenne va bientôt proposer au Conseil européen que la Croatie fasse l’objet d’une procédure pour déficit excessif. En effet, le déficit du budget de l’Etat croate est supérieur aux 3% autorisés et sa dette publique dépassera l’année prochaine les 60% du PIB [1]. Qu’est-ce que cela signifie ?

D. M. : La procédure de déficit excessif est un processus de discipline budgétaire en cas de dépenses excessives de l’État : le gouvernement doit prendre des mesures concrètes pour lutter contre le déficit et la dette publique. Pour augmenter les recettes, on peut s’attendre à de nouvelles privatisations en plus de celles déjà annoncées des Assurances croates, de la Banque postale et de la mise en concessions des autoroutes. Les investisseurs n’ont plus qu’à choisir parmi les propriétés de l’État que le gouvernement brade : les ports, la loterie, l’entreprise pétrochimique Petrokemija, les marinas ACI, la compagnie maritime Jadrolinija, etc. Sans compter que le projet de loi sur les investissements d’intérêts stratégiques, en débat depuis l’automne dernier, devrait, s’il passe, extrêmement simplifier et accélérer ces ventes. Pour réduire les dépenses, des coupes ont été annoncées dans les retraites les plus avantageuses, dans la santé et une réduction des salaires n’est pas encore exclue. Il est évident que ces mesures auront pour effets immédiats l’augmentation du coût et la baisse de la qualité des services publics en matière de santé, d’éducation et de services sociaux.


 

N. : Quel est le rôle du FMI dans les pays en crise ? Y a-t-il une leçon à apprendre des pays qui ont conclu des accords avec le FMI ?

D. M. : Selon nos observations ces dernières années, l’intervention de la troïka (FMI, Banque centrale européenne et Commission européenne) dans les pays européens périphériques comme la Grèce, le Portugal, la Lettonie, l’Espagne, l’Italie n’ont causé que des catastrophes sociales. La politique d’austérité draconienne et la privatisation agressive des biens communs ne présentent qu’un avantage : celui pour les élites politiques et financières au pouvoir de préserver leur position et de continuer à s’enrichir. Après tout, le rôle de la troïka n’est pas d’encourager le développement économique et la croissance ni de s’inquiéter des conséquences sociales destructrices mais de surveiller le déficit et la dette publics. L’objectif est de maintenir la stabilité financière internationale et une faible inflation pour garantir le remboursement de la dette et la tranquillité des créanciers étrangers. Cela renforce le pouvoir des banques d’investissement qui élargissent d’autant leurs réseaux et l’exercice de leur influence quand certains de leurs membres obtiennent un poste institutionnel.


 

N. : Est-il possible de refuser de payer a dette comme l’ont fait l’Argentine ou l’Equateur ?

D. M. : La dette est désormais l’instrument d’un nouveau colonialisme : celui des banques et des institutions qui, au nom de la nécessité de rembourser les prêts soumettent une population à des pratiques abusives et à des réformes obligatoires. L’audit de la dette est un outil puissant pouvant détecter l’accumulation de dettes illégales, la fraude et la corruption, punir les auteurs de ces crimes et permettre de construire un système politique plus juste. Mais cela nécessite une force politique extrêmement déterminée, indépendante de l’élite financière et ultra résistante aux pressions internationales. L’une des principales revendications économiques et sociales de la révolution populaire en Tunisie après la chute de Ben Ali était précisément l’audit de la dette nationale. Tous les politiciens ont soutenu cette demande avant les élections législatives et même le Parlement européen a reconnu le caractère odieux de la dette des pays touchés par le printemps arabe mais les pressions internationales ont rapidement suivi. Le nouveau gouvernement de coalition en juillet 2012 avait déjà entamé la révision ; puis la cote de crédit a diminué rapidement et les pressions diplomatiques et les menaces des acteurs internationaux ont, par une pression insupportable, poussé le gouvernement élu à abandonner en février 2013 le projet de loi sur la révision de la dette. Cela nous montre l’hypocrisie de la politique occidentale qui dit soutenir les processus démocratiques et sa totale congruence avec les milieux financiers anti-démocratiques pour lesquels elle est prête à réprimer énergiquement les revendications démocratiques. Le cas de la Tunisie nous montre tout le caractère anti-démocratique du système capitaliste actuel. Il nous indique la nécessité d’une résistance politique encore plus déterminée et exige que nous ne renoncions pas.


 

[1] critères-seuils redéfinis en 2005 par le Pacte de stabilité et de croissance, nécessaires pour rejoindre la zone euro, NDT


 

Propos recueillis par Rade Dragojević

Traduit par Claire Vallet


 

Source : balkans.courriers.info, le 18 décembre 2013.

Article paru à l'origine sur novossti.com, le 2 décembre 2013.


 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Economistes

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