La querelle du cyrillique

Publié le 12 Novembre 2013

1. Le cyrillique divise un peu plus Vukovar

 

 

La ville a fait peau neuve, mais les drames du passé occupent encore tous les esprits. Vukovar en Croatie demeure l’un des symboles des conflits qui se sont déclenchés après l‘éclatement de la Yougoslavie en 1991. Une cité emblématique de la lutte pour l’indépendance, la “guerre de la patrie” comme la surnomment les Croates.

Aujourd’hui, ces tensions sont ravivées par une loi visant à protéger les droits des minorités : les enseignes des bâtiments publics sont désormais bilingues en croate et en cyrillique, l’alphabet utilisé par les Serbes. C’est ce que prévoit la législation dès lors qu’une minorité représente plus de 30% de la population d’une localité. Ce qui est le cas des Serbes à Vukovar.

L’installation des premiers panneaux en septembre a suscité des réactions violentes notamment de la part d’anciens combattants croates. Pour eux, introduire le cyrillique revient à nier le traumatisme laissé par cette guerre qui a vu s’opposer Croates et Serbes soutenus par l’armée fédérale yougoslave et la Serbie.

Parmi les opposants à ces inscriptions, Danijel Rehak, président de l’association des prisonniers de guerre croates. Il a fait partie des soldats capturés à Vukovar en 1991, puis envoyés dans des camps serbes. Beaucoup n’en sont pas revenus. “Nous sommes contre l’introduction de la langue serbe et les enseignes en cyrillique parce que cet alphabet a fait partie de leurs armes quand ils ont attaqué Vukovar en 1991,” assure Danijel Rehak. “Lors de cette campagne militaire,” dit-il, “5000 de nos concitoyens sont morts – des combattants, des civils, des enfants, des personnes âgées – et 401 personnes sont encore portées disparues.”

En août 1991, l’armée yougoslave et des groupes militaires serbes locaux attaquèrent Vukovar après la déclaration d’indépendance de la Croatie. Le siège dura trois mois, puis la ville intégra la République serbe de Krajina pour les quatre années suivantes. Entre autres exactions commises à l‘époque, il y a eu le massacre des patients et du personnel de l’hôpital de Vukovar.

Vesna Bosanac qui dirigeait alors l‘établissement affirme que les gouvernements croates successifs n’ont jamais compris l’importance émotionnelle de la ville pour le pays. “Quand nous sommes revenus dans la ville après l’accord de paix en 1997, tout était écrit en cyrillique,” raconte Vesna Bosanac, “ensuite le processus de réintégration pacifique a commencé et tout ce qui était en cyrillique n‘était plus autorisé et aujourd’hui, après le recensement de 2011, des panneaux en cyrillique sont de nouveau installés sur les bâtiments publics. Cet alphabet,” poursuit-elle, “ne serait plus un problème si les blessures des gens d’ici s‘étaient refermées, s’ils avaient retrouvé le corps de leurs proches ou leur parent porté disparu, mais ce n’est pas le cas et l’introduction du cyrillique,” lance-t-elle, “c’est comme appliquer de l’alcool sur une plaie ouverte.”

Le sous-sol de l’hôpital transformé en musée honore la mémoire des victimes oubliées, voire sacrifiées par les responsables croates d’alors. Encore aujourd’hui, alors que la Croatie fait partie de l’Union européenne, certains estiment qu’on alimente ces querelles linguistiques dans un but politique, notamment pour attiser les nationalismes. Zagreb affirme pourtant que ces lois étaient nécessaires pour se conformer à la législation européenne.

Pour le ministre aux anciens combattants Fred Matic, même si la guerre a cessé depuis quinze ans, il manque encore un élément-clé pour parvenir à une paix durable. “Les Serbes n’ont pas encore fait de travail d’acceptation de tout ce qu’ils ont fait notamment avec l’ex-armée du peuple yougoslave, la Serbie et le Monténégro lorsqu’ils ont attaqué la Croatie. Il y a aussi une part de responsabilité qui peut revenir aux Croates,” ajoute-t-il, “mais les Croates ne voudront pas le reconnaître tant que les Serbes n’accepteront pas d’assumer ce qu’ils ont fait dès le départ.”

Assumer le passé et se tourner ensemble vers l’avenir… Beaucoup n’y sont pas encore prêts dans cette ville. Nous en découvrons l’illustration la plus flagrante dans les écoles de Vukovar. Si parfois, les enfants croates et leurs camarades issus de la minorité serbe font le trajet ensemble, une fois arrivés dans leur établissement, ils se rendent dans des classes séparées. Les élèves serbes apprennent les alphabets latin et cyrillique. Comme le prévoit l’accord de paix, on leur enseigne aussi l’Histoire serbe. Objectif : les aider à mieux comprendre et d’une certaine manière, à conserver leur identité.

Ce ne sont pas les enfants, mais les adultes qui empêchent le rapprochement des communautés, affirme le directeur d‘école Zeljko Kovacevic. Serbe d’origine, il est resté à Vukovar pendant le siège. Une personnalité respectée aussi bien par les Croates que par les Serbes. “Ce sont les responsables politiques qui font les règles du jeu et c’est à la population de s’y conformer,” insiste-t-il. “Il n’y a pas de travail, alors les gens se concentrent sur des choses inutiles, ils ne pensent pas par eux-même alors qu’ils devraient commencer à réfléchir. S’ils le faisaient,” souligne-t-il, “la ville reviendrait à la vie – avec de nombreuses idées nouvelles et de meilleures écoles – et au final, les enfants iraient dans les mêmes classes.”

D’après certains, ce système éducatif divisé laisse peu d’espoir qu’un jour, Vukovar puisse véritablement tourner la page de son passé.

Mais pour de nombreux parents, la principale difficulté, c’est de savoir comment expliquer ce douloureux chapitre aux plus jeunes. C’est le cas de Sasha Mrkalj, d’origine serbe. Sa famille vit dans cette région depuis des générations. Son fils de 11 ans fréquente une classe serbe, mais participe aux sorties scolaires et joue au basket avec les élèves croates. Sasha juge important que son enfant apprenne l’Histoire, la langue et la culture serbes. Selon lui, il est aussi primordial de lui expliquer les drames vécus par les habitants de la région. “Il pose des questions et c’est normal : ils sont tous curieux à cet âge-là,” explique-t-il, “je lui raconte les choses parce que j’ai grandi ici et j’ai vécu tout ce qui s’est passé depuis vingt ans ; j’ai mes propres vérités,” dit-il, “chacun a vécu les choses différemment.”

Le 18 novembre est un jour particulier à la fois pour les Croates et les Serbes de Vukovar. Il marque l’anniversaire de la reddition de la ville à l’armée yougoslave et illustre le clivage qui persiste entre les deux communautés. Dans la famille d’Alfred Hill, Croate assassiné en 1991, on s’accorde à dire que les enseignes en cyrillique ne sont pas vraiment le problème. Elles cachent en réalité, de profondes divisions, estime sa fille Stasha. “J’ai des collègues serbes, mais je ne leur parle pas de ces sujets ; de toutes façons, je sais exactement ce qu’ils pensent. Nous sommes divisés ici,” poursuit-elle, “les points de vue sont différents, inconciliables : ils considèrent que Vukovar est une ville serbe, je la vois comme une ville croate.”

La querelle du cyrillique n’est pas prête de s’apaiser : le conseil municipal de Vukovar vient d’adopter un statut spécial pour la ville qui lui permettrait de ne pas appliquer la loi sur les minorités. Les anciens combattants tentent eux d’obtenir l’organisation d’un référendum national.

 

Source : euronews.com, le 8 novembre 2013.

 

 

 

 

2. Le pouvoir croate exclu d'une cérémonie du souvenir à Vukovar

 

 

Des anciens combattants croates ont empêché lundi le président et le Premier ministre de Croatie de participer aux cérémonies annuelles commémorant la prise de Vukovar par les forces serbes en 1991 lors de la guerre dans l'ex-Yougoslavie.

Rassemblés au sein de l'association pour la "Protection de Vukovar la Croate", ces anciens combattants s'opposent depuis février aux efforts du gouvernement emmené par les sociaux-démocrates d'imposer une double signalisation sur les bâtiments publics de la ville, l'une en alphabet romain pour les Croates et l'autre en cyrillique pour les Serbes.

Près de 100.000 personnes, dont des anciens combattants en fauteuil roulant, ont défilé lundi dans les rues de Vukovar, ville de l'est de la Croatie sur les rives du Danube, en direction du cimetière.

La délégation gouvernementale, emmenée par le Premier ministre Zoran Milanovic et le président Ivo Josipovic, a suivi le cortège avant d'être bloquée par les participants, qui l'ont contrainte à rebrousser chemin pour éviter tout incident.

Manifestement irrité, le Premier ministre a déclaré qu'il était venu rendre hommage aux victimes et qu'il ne se laisserait pas entraîner dans une querelle politique.

Nombre de participants à la manifestation semblaient toutefois approuver l'attitude des anciens combattants.

"Dès le départ, (le gouvernement) n'aurait pas dû avoir le droit de venir ici. Pourquoi? A cause des inscriptions en cyrillique. Certains ne semblent tout simplement pas comprendre ce qui s'est passé ici", a dit Ivana Vukasovic, vendeuse de 24 ans.

Le 18 novembre 1991, les forces fédérales de Yougoslavie appuyées par des milices serbes refusant la déclaration d'indépendance de la Croatie se sont emparées de Vukovar, réduite en ruines après un siège de trois mois.

La chute de Vukovar est devenue l'un des symboles de la guerre en ex-Yougoslavie au début des années 1990.

En Croatie, une nouvelle loi donne aux minorités le droit d'utiliser leur propre langue dans les régions où elles représentent plus d'un tiers de la population.

Les anciens combattants de Vukovar réclament un statut spécial pour leur ville au nom des souffrances passées. Ils ont détruit quasiment toutes les enseignes bilingues apposées sur les bâtiments publics.

 

 

Source : tempsreel.nouvelobs.com, le 18 novembre 2013.

 

 

 

 

3. 650.000 signatures pour réduire les droits des minorités

 

 

Quelque 650 000 Croates ont signé une pétition, à la demande d'anciens combattants de Vukovar, un nombre suffisant pour réclamer la convocation d'un référendum visant à réduire les droits des minorités, notamment des Serbes, ont annoncé vendredi les organisateurs.

 

"Nous avons collecté 650 000 signatures", ce qui est suffisant pour réclamer l'organisation d'un référendum, a déclaré Dragutin Glasnovic, un représentant d'un groupe d'organisations, regroupant aussi des victimes de guerre et d'anciens réfugiés croates. Aux termes de cette initiative, une minorité pourra utiliser officiellement sa langue maternelle et son alphabet seulement dans les régions où elle représente au moins 50% de la population.

 

La loi actuelle prévoit l'utilisation de la langue et de l'alphabet d'une minorité dans les localités où celle-ci représente un tiers de la population, ce qui est le cas pour les Serbes à Vukovar, où ils atteignent 35% des 28 000 habitants. Pour réclamer l'organisation d'un référendum, une initiative doit réunir les signatures d'au moins 10% de l'électorat, soit quelque 400 000 signatures.

 

L'initiative vise surtout à empêcher l'utilisation de l'alphabet cyrillique à Vukovar, ville quasiment rasée par les forces serbes durant le conflit croato-serbe (1991-95).

 

Les organisateurs comptent apporter officiellement mercredi les signatures au Parlement mais le gouvernement croate qui a adhéré en juillet à l'Union européenne a déjà prévenu qu'il allait empêcher l'organisation du référendum par une révision de la Constitution. "Tant que je suis Premier ministre, ce référendum ne passera pas", a récemment déclaré le Premier ministre croate Zoran Milanovic.


 

Source : rtbf.be, le 6 décembre 2013.

 

 

 

 


 

4. En Croatie, cyrillique et nationalisme restent indissociables

 

Le recteur de l’université de Zagreb réclame le retour de l’alphabet cyrillique dans les écoles croates. Vingt ans après la fin de la guerre, cette écriture est toujours profondément liée à « l’ennemi serbe ».

 

En Croatie comme en Serbie, le serbo-croate a cessé d’exister en 1991 lorsque la guerre a mis fin à l’unité yougoslave. Depuis, chacun a sa langue et son alphabet : latin pour les Croates, cyrillique pour les Serbes.

« Tout le monde se comprend, mais si vous parlez serbe et que vous allez en Dalmatie, par exemple, dites que vous parlez croate », conseille Nela, chauffeur de Taxi à Rijeka (Croatie).

La jeune femme, née en Bosnie, a appris le serbo-croate à l’école yougoslave et maîtrise aussi bien le cyrillique que l’alphabet latin. Ses enfants, comme tous les écoliers croates, n’ont appris que les lettres latines à l’école. Le recteur de l’université de Zagreb, Damir Boras, y voit une erreur historique et un manque culturel.

Dans une interview au journal Jutarni List, il a estimé que « nous devrions ramener le cyrillique dans les écoles primaires, tandis que le glagolitique (le plus ancien alphabet slave, NDLR) devrait être proposé en option »« Ce sont deux très anciennes écritures croates et ce serait bien de les revoir dans les salles de classe », a-t-il argumenté.

Le plus vieux texte croate connu, la charte de Povlja (Povlajska Listina), a en effet été rédigé en cyrillique sur l’île de Brač où elle est encore conservée, prouvant l’utilisation ancestrale de cet alphabet par les Croates.

Damir Boras n’est pas le seul universitaire à défendre cette position. Des professeurs et spécialistes de la langue croate ont déploré à plusieurs reprises ce manque de connaissance qui empêche plus tard les étudiants d’accéder à des textes anciens.

En Croatie, pourtant, le cyrillique est avant tout indissociable du traumatisme de la guerre et de « l’ennemi serbe » qui représente toujours la plus grande minorité du pays. La loi de 2013 obligeant le bilinguisme sur les panneaux municipaux des villes où au moins un tiers de la population est serbe, a été accueillie par des manifestations violentes.

À Vukovar, ville assiégée et occupée en 1991, où vit encore une importante population serbe, les vétérans croates ont arraché les nouveaux panneaux au marteau.

Ceux qui défendent l’apprentissage du cyrillique y voient également une façon de régler ce conflit, arguant que la méfiance est liée au manque de connaissance. Mais le Parti du peuple serbe (SNS) se dit « sceptique » face à la portée de ces déclarations.

« Cette proposition, que je salue si elle est vraiment sincère, ne sera jamais acceptée en tant que telle », estime Zoran Kojic, président du parti et habitant de Vukovar.

Le gouvernement socialiste, qui avait lancé un projet de réforme des programmes scolaires, vient en effet de laisser la place, vendredi 22 janvier, à une coalition de droite emmenée par Tihomir Orešković, un financier qui a fait sa carrière au Canada.

Plusieurs ministres de son nouveau gouvernement sont issus de l'extrême-droite ultranationaliste, catégoriquement opposée à l’utilisation du cyrillique.

 

 

Par Marion Dautry

Source : la-croix.com, le 25 janvier 2016.

 

 

 

Rédigé par brunorosar

Publié dans #Thèmes politiques et identitaires

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