Les temples du tourisme

Publié le 24 Octobre 2013

L'architecture balnéaire titiste, avant-garde méconnue

 

 

« Monstres de béton », les grands hôtels yougoslaves sur le littoral de l’Adriatique ? Ou chefs-d’œuvre de l’architecture moderniste des années 1960 ? Conçus pour attirer les touristes occidentaux et servir de vitrine internationale du socialisme à la sauce Tito, ces « pyramides » et « temples incas » sont aujourd’hui le plus souvent à l’abandon et regardés avec mépris par les Yougoslaves.

 

« Venez voir la vérité ! ». C’est avec ce slogan que dans les années 1950, la Yougoslavie invitait les touristes européens et américains à venir découvrir le succès du socialisme titiste et, par conséquent, les mensonges du stalinisme.

 

Les touristes affluaient en foule et il fallait bien les loger quelque part. C’est ainsi que la côte adriatique est devenue un grand chantier. Des centaines d’hôtels ont vu le jour sur la côte. En plus de servir la promotion du socialisme, le tourisme était un outil indispensable au renforcement de la conscience nationale, à la construction du « nouvel homme socialiste », à la modernisation de la société…

Aujourd’hui, en Croatie, on rejette en bloc toutes les réussites du socialisme. Les hôtels des années 1960 sur la côte adriatique sont surnommés « monstres de béton ». Le théoricien autrichien de l’architecture Mihael Zinganel s’insurge : selon lui, ces complexes architecturaux sont très importants pour l’histoire internationale de cet art. Mihael Zinganel est le commissaire de l’exposition « Les vacances après la chute : transformations de l’architecture balnéaire socialiste sur la côte croate », à la galerie berlinoise Neue Gesellschaft für bildende Kunst.

 

Des « temples incas » sur la côte adriatique

« Peut-être que ces hôtels ne sont pas intéressants aux yeux des Yougoslaves. Mais nous, ils nous passionnent. Il y en a qui sont de vrais monuments architecturaux à l’échelle internationale, surtout si on prend en compte les conditions précaires dans lesquelles ils ont été construits », affirme-t-il. Citons l’hôtel Maestral à Brela, conçu par Ante Rožić, Matija Salaj et Bernardo Bernardini, que Zinganel dit être un chef-d’œuvre du modernisme. Citons aussi le Kroacija à Cavtat, de Slobodan Miličević, « super-original ». Ou encore le complexe aujourd’hui délabré qui accueillait les enfants des employés de l’armée à Krvavica, conçu par Rikardo Marasović, et que Zinganel qualifie de « sensationnel ». Et la liste est longue…

L’architecture moderniste a commencé assez tôt en Croatie. La tradition remonte aux années 1930. Tout le mérite en revient à l’architecte Ernest Weissmann qui a conçu un grand nombre de bâtiments dans toute la Yougoslavie. Les hôtels ont été construits sur la côte en trois phases. D’abord, les années 1950. Il s’agissait alors de petits bâtiments modestes aux chambres au confort minimal. Ce type de politique architecturale était en phase avec le concept fordiste de « temps libre » qui sous-entendait les congés pays et les vacances pour la classe ouvrière. Dès la fin des années 1950, on a commencé à construire des édifices énormes, genre « Hilton », comme le Marjan de Split ou l’Ambasador de Opatija. Selon Mihael Zinganel, cette architecture est un reflet de la course vers le « monde libre », et ces bâtiments sont des « outils culturels contre le communisme ». Les « Hilton » yougoslaves suivaient le modèle américain : dans les grands salons, on pouvait voir des œuvres de grands artistes tels Edo Murtić ou Dušan Džamonja. Mais ils étaient inabordables pour un touriste lambda, ou même pour un touriste étranger de la classe moyenne. Enfin, dès le début des années 1960, les bâtiments les plus intéressants ont été construits. « Il est ici question de structuralisme et de brutalisme, et d’une utilisation excessive de béton. Jetez un coup d’œil à ces pyramides croates et à ces terrasses, leurs expérimentations avec l’espace et leur imbrication dans les falaises dalmates, on croirait que ces architectes ont fait des recherches sur les temples incas du Pérou… »

Le modernisme yougoslave s’exprime encore plus quand on le compare avec les pays du réalisme socialiste, comme la Bulgarie. Contrairement à la Yougoslavie, où des institutions indépendantes faisaient construire des plans architecturaux, en Bulgarie, toutes les commandes venaient du même bureau. « Après la guerre, le néoclassicisme stalinien domine et bloque l’évolution du modernisme. On construit des bâtiments immenses, des villes entières. À l’opposé, la Yougoslavie voulait s’inscrire en rupture avec Moscou. Le tourisme a joué un rôle très important dans la représentation de la politique que se faisait Tito », explique Mihael Zinganel.

 

Du socialisme au bling-bling et à la ruine

La politique avant-gardiste d’auto-perception de la Yougoslavie sur la scène internationale nécessitait des scènes impressionnantes sur le plan artistique. Tito était en mesure de démontrer le succès de sa politique de non-alignement, et les hôtels étaient à la fois des vitrines de ce mode de vie et des musées d’art contemporain. En comparaison, le capitalisme croate aura été un bien modeste bâtisseur… Selon Mihael Zinganel, depuis 1991, à peine 12 nouveaux hôtels ont été construits. À quoi s’ajoutent tous ceux qui aujourd’hui menacent ruine. Beaucoup de ces hôtels ont été mal rénovés. Leurs caractéristiques « socialistes » ont été mal camouflées par l’apparat du « bling bling », ou symbolisent le ratage des privatisations.

Mihael Zingarel ajoute qu’à l’époque du socialisme yougoslave, les hôtels n’étaient pas été conçus comme des jardins d’Éden, isolés et clôturés, pour touristes. Terrains de jeu, discothèques, piscines, salles de conférence, salles de danse… étaient ouverts à tous, aussi bien aux touristes internationaux qu’aux riverains. Ces hôtels étaient pensés comme des biens publics, des espaces où l’on organisait des manifestations locales.

« Les accès aux plages n’étaient évidemment pas interdits. Aujourd’hui, on met en avant le modèle élitiste duquel la communauté ne retire rien. Je sais que Hypo Bank a investi dans ce type de complexe en Croatie tout comme en Bulgarie. L’entrée dans l’Union européenne va rendre la résistance difficile… On sait que le président de la Commission européenne José Manuel Barroso est personnellement intervenu dans le cadre du projet Dubrovnik Golf Park. On peut s’attendre à voir un grand nombre de projets de ce type voir le jour. L’UE ne voit en la Croatie qu’une périphérie où ses habitants pourront passer du temps libre et s’adonner à leurs loisirs. On tente en même temps de supprimer la tradition du tourisme chez les classes inférieures, c’est un moyen idéal pour créer une forme de ségrégation dans la société. »

Depuis 1991, les grands hôtels croates ont subi le même sort que tous les autres secteurs : ils ont été réquisitionnés et géré par le Fond de privatisation croate (HFP). Pendant la guerre, la plupart de ces complexes ont été utilisés pour accueillir des réfugiés et beaucoup ont été dévastés, en particulier ceux appartenant à des entreprises d’autres républiques ou à l’Armée populaire yougoslave (JNA). Après la fin des opérations militaires, le HPF a commencé à vendre ces hôtels à des hommes d’affaires de la diaspora, des investisseurs à la crédibilité morale et juridique souvent douteuse…

 

 

Par Jerko Bakotin

Traduit par Jovana Papović

 

Source : balkans.courriers.info, le 23 octobre 2013.

Publié à l'origine sur novossti.com, le 8 septembre 2013.

 

 

 

 

Rédigé par brunorosar

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